INSERT command denied to user 'extads_blog'@'10.0.65.40' for table 'log'UPDATE command denied to user 'extads_blog'@'10.0.65.40' for table 'log' textes papiers nouvelles Si l'existence avait un sens, je ferais demi-tour

Le vent de La Baule

Même mettre un pied devant l'autre devient un problème tant les passants auxquels nous nous mêlons transpirent un argent qui s'étale et s'insinue de différentes manières, où que le regard se porte : de l'aristocratie et ses façons délicates, quand elles ne sont pas affectées, à celles du parvenu qui se remarquent par une certaine démarche de garde du corps et un phrasé bruyant auquel s'ajoute parfois une syntaxe incorrecte, ce qui n'enlève rien au prix qu'ont dû coûter la Rolex au poignet et la chaîne en or bien en vue sur un col de chemise ouvert sur deux boutons, ce qui fait au moins un de trop, me semble-t-il, surtout quand on veut respecter les convenances mais sur ce point, je suis loin moi-même de l'irréprochable. Comment se déplacer sans attirer l'attention ? De longues foulées de sportif ? Des petits pas effacés appelant  la discrétion ? Quelle est mon allure habituelle lorsque je suis en vacances ?  Je reste sceptique bien que ma compagne me serre le bras d'un air de dire :

« Laisse-toi donc bercer par cette douce fraîcheur nocturne sans te poser trop de questions, régale-toi de cette intimité à deux qui n'est pas si courante. » 

Ma compagne et moi nous connaissons très bien.

 

Il n'empêche, où est ma place ici ? Je suis en tongs, mon bermuda kaki porte encore les traces du biberon donné au petit dernier dans l'après-midi, j'ai heureusement quitté mon tee-shirt, informe à force d'être lavé, non par souci esthétique mais parce que, craignant la brise nocturne en cette fin de mois d'août, je porte un sweat de La Halle aux vêtements.

Je commence à me ranger à l'avis féminin et entends profiter de ce moment de détente. Je respire une goulée de vent du littoral de cette superbe côte d'Amour  lorsque nous croisons un peloton de purs Baulois d'été. En tête, quatre échappés, deux hommes entre deux âges et deux femmes entre les deux hommes :

« Oui, ce rat, comme il disait, était un Yorkshire Toy à 850 euros ; vous l'auriez vu écarquiller les yeux… » Je ne connaîtrai pas la suite. Talonnant le quatuor, une famille comme il faut, sans doute le gendre et le beau-père devant et côte à côte, qui masquent deux dames très en beauté, l'une plus jeune que l'autre, mère et fille ou quelque filiation de ce genre. Nous les croisons de si près que je peux sentir un parfum subtil que je serais bien en peine d'identifier. Je parierais pour un numéro de Channel mais lequel ? Ces toute belles  pratiquent à coup sûr la gymnastique avec professeur personnalisé. Leurs lèvres bougent mais je n'entends que les voix masculines :

« Il faudrait que le CAC quarante soit un peu stable et ensuite nous pourrions nous lancer sans trop de risques.

- Oui et mener également une étude comparative avec le Dow Jones pour être certains de ne rien perdre, qu'en dites-vous Jean-Eric ? » Jamais je ne saurai ce qu'en dit Jean-Eric.

« Tu crois qu'ils écriront ? » Un couple âgé, très soigné, ferme la marche. La dame, tellement mise en plis qu'on la croirait amidonnée, porte sans ostentation quelques bagues qui font pâlir la lune. Un air inquiet accompagne la question posée à un monsieur en pantalon blanc et polo Lacoste, le vrai crocodile, tout aussi immaculé. Bras dessus, bras dessous, leur démarche lente veut éviter l'essoufflement et justifie leur classement dans cette boucle du kilomètre La Baule La Baule. Ils représentent l'archétype des retraités aisés qui auraient vécu sans connaître le moindre problème de quelque ordre qu'il soit durant toute leur existence, jusqu'à ce soir d'oppression qui sent l'oubli et la crainte de se retrouver seuls, même à deux.

J'ai l'impression que pour ces quelques passants, appartenant à un autre monde, je suis transparent, une ombre dans cette pénombre estivale dont l'été nous gratifie certains soirs, offrant une douceur qui vous pousse à prolonger la nuit.

Ils ont détruit la quiétude dans laquelle je m'enfonçais. Je reprends in petto mes réflexions pour ne pas déranger celle dont je tiens la main. Sous la voûte céleste, un ressac discret distrait les tympans sans les agresser. Ce décor naturel me semble factice, exprès posé là pour les clients des suites d'hôtels luxueux du front de mer  ou les propriétaires de magnifiques appartements dont les volets ne sont ouverts que trois semaines dans l'année. Je me souviens avoir fait remarquer à ma chère et tendre, à notre arrivée, une dameuse-nettoyeuse  sur la large plage de sable fin. Afin que les vacanciers en villégiature ne se fassent pas mal aux pieds le lendemain, des gens sont payés pour, à la nuit tombée, lisser la moquette en silice de ces baigneurs au portefeuille un peu plus garni que la plupart des gens. Tout le long de la promenade, cet engin, dont jamais je n'aurais pu concevoir l'existence sans l'avoir vu de mes yeux, nous rejoint dans un sens puis dans l'autre. Il s'éloigne vers l'océan. C'est le pendant d'un concours de labourage lors d'une foire agricole ; le premier prix revient à celui qui aura tracé les sillons les plus droits dans la bonne terre fertile de nos champs de province.

Alors qu 'à une dizaine de kilomètres à vol de mouette, les plages que nous fréquentons sont faites de rochers et de pierres sur lesquelles on glisse ou se coupe dans une eau à dix-sept, je suis presque sûr que là-bas, après le sable fin, l'eau est à vingt degrés, juste pour ces personnes. J'en conviens, c'est de la pure mauvaise foi. C'est égal. Ce soir je l'assume.

 

Nous qui venons du Pouliguen, où des amis nous ont prêté leur vieille maison pendant qu'ils sont à Paris chez d'autres amis ; nous qui avons laissé aux deux grandes le soin de garder la marmaille, nous qui entendons les publicités que la télévision des voisins ressasse le soir, entre deux manches d'Interville, pour vanter tel déodorant ou nous expliquer comment éviter la constipation ou les hémorroïdes,  je me demande vraiment ce qui nous a pris de venir passer notre fin de soirée sur l'imposante promenade  qui nous permet de longer la « plus belle plage d'Europe » avec ses presque sept kilomètres de baie ininterrompue à en croire les dépliants touristiques. 

 

Je ne sais pourquoi ni même comment c'est arrivé. Nous étions songeurs, ma tendre moitié et moi-même, réfléchissant peut-être chacun de son côté à ce qu'aurait pu être cette sorte de vie pour nous ; les yachts, le petit personnel qui vous gratifie dix fois par jour d'un « Bien Monsieur » ou d'un « Bien Madame », les vols en jet privé pour les plus fortunés. Les révérences des banquiers lorsqu'il faut effectuer une transaction de plusieurs milliers d'euros et ce dans l'heure qui vient (j'avoue que je paierais cher –mais tout est relatif– pour vivre une fois ce dernier exemple, petite revanche envers mon statut fiché de client lambda jouant avec son découvert autorisé et se faisant ponctionner régulièrement pour l'argent qu'il n'a pas sur son compte).

J'ai vraiment du mal, même en y réfléchissant avec profondeur, à expliquer ce qui s'est passé. Je n'avais pas l'intention de m'immiscer dans ces discussions. Je ne voulais pas jouer le trouble-fête prolétaire qui a du mal à boucler ses fins de mois. L'idée ne m'avait pas effleuré de me retourner vers ces personnes pour leur crier un joli slogan de manifestant, des phrases du genre : « Les nantis ont La Baule, les petits ont la dalle ! » ou encore la classique « Baulois, salauds, le peule aura vot'peau », formules toujours témoignant d'un bel esprit civique et parfois empreintes de forts messages subliminaux. Rien de tout cela ne m'avait échauffé l'esprit. Nous en étions au moment où la promenade devient machinale et où le silence n'empêche pas la communion des âmes, bien que je concède volontiers ignorer si ma femme en était rendue aux mêmes supputations que moi ou si, en tant que mère irréprochable, elle pensait aux enfants que nous avions égoïstement laissés à l'abandon.

Encore une fois, il est des moments où vouloir se justifier serait vain et c'est dans des affres d'explications confuses que je me jetterais si je tentais l'aventure d'apporter à mon geste une explication rationnelle. J'en viens donc à cet instant qui me laisse encore perplexe lorsque j'y repense après plusieurs mois.

Sur l'Esplanade Lucien Barrière, hommage discret à celui qui fonda les casinos éponymes voici des décennies, nous renvoyant vers Biarritz, Trouville, Nice et autres endroits de rêve, dérapage indépendant de ma volonté, je fusille mon caleçon d'un pet retentissant. SDF intestinal indifférent au luxe qui nous entoure ; vilaine perle qui me trahit et fait valoir, à mon corps défendant, son mépris pour les stars de Cannes en villégiature incognito que j'ai pu croiser il y a quelques instants. Peut-être ai-je laissé échapper cette vibration nauséabonde à deux pas de Carole Bouquet ou de Sophie Marceau. Pastille tonitruante qui fait rougir de surprise, puis de honte, la douce compagne dont je tenais romantiquement la main. J'avais opté pour le pas du flâneur égaré qui veut se donner une contenance et avais troublé cette sérénité d'un affreux premier souffle de débutant musicien d'instrument à vent, « blanche noire croche »  liées façon trompette et sourdine,  à la musicalité graveleusement basse et dont la sonorité ne laissait aucune équivoque quant à sa provenance.

Une rapide inspection oculaire devant, derrière, sur les côtés de l'Esplanade me rassure, il n'y a personne à cinq mètres à la ronde. Soit j'ai été découvert, entendu et forcément méprisé, inspiré du bout de narines étrangères. Je crois que j'en aurais rendu autant à l'inconnu qui se serait permis en ma présence une telle liberté flatulatoire. Soit personne n'était assez proche pour m'ouïr et j'ai pu ainsi, comme aux temps bienheureux de ce début de promenade digestive, rester une silhouette dans l'obscurité.

Personne ne s'est retourné ou n'a esquissé un geste déplacé pour me pointer du nez. De deux choses l'une : ces gens-là ne produisent jamais de gaz et leurs voies naturelles sont aussi impénétrables que celle du Seigneur, lesquelles sont purement spirituelles, ne confondons pas ; ou bien leur éducation est si parfaite et si  solidement ancrée dans des valeurs de respect d'autrui et de politesse poussée jusqu'à la flagornerie qu'ils ont fait semblant de rien. Leur hypocrisie est allée jusqu'à les retenir d'accélérer la cadence pour fuir l'odeur d'industrie papetière que je dégageais. Je balance encore.

Heureusement, nous sommes arrivés à la fin de la promenade et j'ai compris, à l'éclairage tamisé qui nous entourait, que le Boulevard François André nous renvoyait à nos petits tracas quotidiens, laissés près de la voiture abandonnée sis le premier hôtel deux étoiles rencontré à l'allée, dans une rue adjacente au front de mer. Mon épouse allait reprendre le volant. C'est moi qui avais bu le jaja du pichet de la brasserie dans laquelle nous avions dîné. Ceci explique peut-être cela.

 

M'être ainsi oublié, au point de lancer un vent de nord-est, force six à sept, audible en ultrasons jusque dans les eaux d'Umber, Fisher et Tamise avec un indéniable sans-gêne en pleine plage de La Baule, entouré d'imposés sur la fortune, ne me ressemble guère. Ma conscience ne mérite aucun soulagement,  aucune parole réconfortante. Cependant, cette contribution intempestive et néanmoins toute personnelle à la destruction de la couche d'ozone m 'apparaît aujourd'hui comme la plus contestataire des attitudes face à cet étalage outrancier de richesses. Alors que nous sommes en pleine récession et que la France est sur le point d'exploser, j'ai, par la plus naturelle des alarmes, pris les devants et sonné un tocsin révolutionnaire qui risque d'être suivi d'autres dérapages bien plus graves.

 

De là à voir une surprenante illustration de l'effet Papillon, il y a le souffle d'un battement d'ailes que je n'oserai franchir.

 

 

© J-M B

Publié dans le n° 53 de la revue Cholïambe

http://choliambe.blog4ever.com/blog/photo-271932.html


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