La vie, dans un sens ou dans l'autre

Naissance ou recommencement

 

 

Elle-même au début, ne s'était aperçue de rien, avait ignoré la première rencontre. Tout s'était produit à son corps défendant. Le changement initial s'était opéré si insidieusement qu'elle n'avait pas éprouvé la plus petite sensation, le moindre petit frisson qui parfois préviennent, pas plus que n'avait soufflé en elle l'arrière arrière pensée qui provoque une question nouvelle. Rien qui soit palpable.

On aurait pu comparer cette absence de conscience à  la première journée qui s'étire après l'hiver et qui nous échappe, ou à ce champ ensemencé que l'œil voit de terre puis vert pâle au regard suivant, sans que le cerveau ait saisi l'étape au cours de laquelle s'enracine la plante pour oser sa première ascension vers la lumière.
Elle n'avait pas changé quoi que ce soit dans ses habitudes. Elle dormait, mangeait, plaisantait, travaillait comme si de rien n'était. Elle songeait le soir à ce qu'il fallait rapporter à l'appartement. Elle papillonnait, toujours pieds nus sur la moquette, tantôt rêvant sur des fils de grands silences, tantôt reprenant scrupuleusement les notes de sa thèse sur « L'engagement du poète René Char dans l'écriture et dans la Résistance : similitude ou contradiction ». Elle aimait à se contempler nue après la douche, satisfaite de sa psyché – délicat miroir ovale déniché dans une brocante, cerclé d'un vieux bois de chêne qu'elle avait seule décapé puis verni, façon toute personnelle de glisser une part d'elle-même dans les reflets d'en face - à démêler soigneusement ses longs cheveux bouclés et souriait en pensant à son petit ami.
La lecture du soir (inexplicable adoration pour Agatha Christie) restait le dérivatif de prédilection, celui qui permet de se lover dans le canapé et de sentir le sommeil s'emparer du corps : les membres jaillissent parfois de leur torpeur, secoués d'une décharge électrique imprévisible ; les muscles de la bouche se relâchent imperceptiblement… alors même la plus belle des filles perd la grâce naturelle de son visage, réveillée par un filet de bave s'échappant de ses lèvres entrouvertes. Il faudrait perdre cette habitude lorsqu'ils vivraient ensemble. Les jours s'étiraient dans un ronronnement de chatte bienheureuse.

La division cellulaire à l'intérieur de son corps se multipliait pourtant depuis une semaine. Son organisme se modifiait à une vitesse insoupçonnée. La nature y dirigeait de pharaoniques travaux mais elle n'en devinait rien, habituée à ses vingt-quatre ans d'insouciance insolente.

 

J-M B.

texte publié dans le n° 51 de la revue Cholïambe

 

 

http://choliambe.blog4ever.com/blog/photos-271932-2.html

 

Pauvres enfants que nous sommes

 

Laurette (ses parents étaient fous de Michel Delpech) a la quarantaine épanouie. C'est une brunette pulpeuse à la peau douce. Elle est avenante, sourit souvent et travaille dans un des services « Communication » de la mairie de Toulouse, non loin du Capitole. Maxime, Claire et Pascale, ses collègues de bureau les plus proches, lui rendent visite à son domicile.

Voici quelques mois, au début du printemps, Laurette a appris qu'elle avait un cancer inopérable. Son mari et ses filles ont arrêté de vivre. La maison et le jardin où elle demeure, à Portet sur Garonne, agréable bourgade distante de quelques kilomètres de la grande ville, ne ressemblent plus à rien, envahis par la poussière, la vaisselle, le linge propre ou sale jeté sur les fauteuils du salon et les herbes folles qui laissent libre cours à leur déraison dans les 3000 mètres carrés de verdure que plus personne dans la famille ne songe à entretenir.

Pour aller voir leur amie atteinte de cette grave maladie, ils sont partis à trois dans la voiture de Claire. Etre plusieurs rend plus forts ceux qui viennent aux nouvelles. Le groupe des sains se soude en face de la malheureuse malsaine qui donne le change en souriant malgré les effets secondaires dévastateurs que l'on sait des séances de chimiothérapie. Le traitement s'est un peu humanisé : la séance ne nécessite plus qu'une journée d'hospitalisation par semaine ou par quinzaine et il est possible de rentrer ensuite à son domicile où vomir tripes et boyaux devient tout de suite plus agréable. Qui préfère les toilettes d'une chambre d'hôpital à celles de son petit chez soi ?

 

Après avoir demandé comment est le moral du bout des lèvres et sur le pas de la porte où Laurette les a accueillis, ils évitent le sujet même de leur visite.

On parle de tout et de rien. De connaissances communes l'on discute.

Les paroles vont et viennent pour donner une bouffée de vie active à la souffrante dont l'avant-bras tremble quand elle sert le thé dans une magnifique théière en fonte ouvragée qui peut garder la chaleur pendant plus d'une heure. C'est un cadeau de l'avant-dernier noël de la part des visiteurs. Depuis quelques années qu'ils travaillent ensemble, l'habitude a été prise de se regrouper à trois pour offrir au quatrième un présent original.

 

Pascale parle d'une amie que tous fréquentent :

« Et Patrick, son mari, vous le connaissez : un homme bien, carré, intègre. Il s'était vu mettre des bâtons dans les roues à son arrivée ici parce qu'il voulait réorganiser le service où il était affecté en supprimant les passe-droits. On ne voulait pas du Parisien alors qu'il était déjà lieutenant colonel. Mais tu sais, elle ne le dit pas parce qu'elle est discrète,  après deux ans de coups de fils et de lettres anonymes, ils étaient prêts à retourner en banlieue.

-         C'est vrai ? il préférerait recevoir des caillasses que supporter ces limaces ? » Maxime quarante-trois ans, est très affecté par ce qui arrive à Laurette. Sa propre sœur est décédée depuis sept ans déjà d'un cancer du poumon. Il cache toutefois sa profonde tristesse  derrière la plaisanterie. Il a toujours réagi ainsi ; une manière de prendre de la distance, de se protéger des drames qu'il a connus.

« Tu as raison. Ah toi alors, tu diras des sottises même le jour de ton enterre…ment… de vie de garçon ! s'esclaffe Pascale toujours très bon public. Je sais que tu es marié, c'est une expression. Vous ne la connaissez pas ? Devant le silence pesant,  elle comprend que tous la connaissent mais qu'elle aurait dû tourner sa langue dans sa bouche avant de parler.

-         Mais pourquoi ils ne partent pas ? demande Max soudainement très intéressé.

-         C'est qu'il a ses parents qui commencent à être âgés et il ne veut pas trop s'éloigner, il attend qu'ils… Il veut les aider, tu penses à quatre-vingts ans passés, ils ne sont plus très vaillants. Ils partiront…après »… Pascale sent vraiment qu'il faut changer de sujet.

 

« Tu dors bien ? demande Claire qui sort son amie de l'ornière et veut avoir de vraies informations sur l'état de la malade.

-         Sans les calmants non, avoue Laurette, l'autre nuit, je n'ai fait que penser au dernier projet sur lequel nous travaillons, enfin, je suppose que vous avez dû bien avancer depuis que je ne suis plus là.

-         Oui et non. Ton inventivité nous manque.

-         Encore un peu de thé ? » propose-t-elle derrière un maquillage discret qui veut cacher un teint olivâtre.

Mais ce maquillage, s'il peut faire illusion pour le visage, ne masque pas la métamorphose physique de Laurette. Elle déclare avoir perdu cinq kilos en une semaine. Maxime, dès l'entrée, a remarqué une petite femme à la taille de jeune fille mise en valeur par une robe assortie d'une petite ceinture. Elle ressemble à une publicité des années soixante-dix. La femme qui utilise le cœur-croisé de Playtex, qui sait tirer partie de sa silhouette au point que le couturier devant lequel elle passe chaque matin en casse sa vitrine en sortant son mannequin de toile, attiré qu'il est par « la silhouette » justement. En exagérant à peine, Laurette ferait penser à la lettre X qui aurait passé une combinaison moulante. Où est la collègue aux formes appétissantes et à la maturité d'un beau fruit d'été ? Cinq kilos, tu parles !

 

Maxime se laisse emporter par ses réflexions. Les deux femmes en activité bavardent et font parfois sourire Laurette qui écoute sans vraiment regarder ses invités. Max ne perçoit plus le sens des mots qui deviennent simple bruit de fond. Il met quelques secondes à sortir de sa rêverie. Il se doit d'intervenir pour montrer sa présence, guette le moment opportun pour se placer : elles évoquent leurs enfants, l'école… Il se lance :

« Mon épouse racontait la semaine dernière que, dans son collège, un gamin simulait régulièrement des sortes de crises d'épilepsie ou je ne sais quoi. L'autre jour, il était couché devant l'entrée de la salle de classe et il ne bougeait pas. Elle ne s'est pas démontée, l'a touché du pied à plusieurs reprises en essayant de le faire réagir avec une remarque du genre : « Hé ho, réveille-toi, tu es vraiment malade ? Oui ? Bon alors si c'est le cas, meurs en silence ! »… Et elle l'a enjambé. Le gamin, voyant que son petit effet tombait à plat, s'est relevé et il est allé à sa place, sans rien dire. » Laurette le regarde sans se départir de son petit sourire. Lui se repasse déjà en boucle sa phrase « meurs en silence ». Elle résonne dans sa tête. Il se traite silencieusement de tous les noms d'oiseau qui lui viennent à l'esprit.

 

« Ce qui m'embête c'est que maintenant que tu te soignes et que tu ne viens plus au bureau, c'est moi la plus âgée du groupe, plaisante Claire.

-         Non, c'est moi. Rectifie Maxime qui se dit que l'âge ne peut pas le faire trébucher une seconde fois.

-         Toi ? non, je vais sur mes quarante-quatre en novembre, pile pour Toussaint, la fête des… marchands de fleurs…. Ils se remplissent les poches avec ce qu'on leur achète pour fleurir les… jardins des … Oui, le premier novembre.

-         Ah oui et moi, les quarante-quatre, je les ai dans quatre jours.

-         Ah ! tu es de juin comme mon mari.

-         Voilà, tu me dois le respect.

-         Mais alors tu es cancer !»

Les yeux se fixent. Les yeux de celle qui vient de parler et les yeux de celui à qui elle s'est adressée. Tous se veulent tellement naturels qu'ils en oublient de réfléchir. La vie qui coule en eux comme un fleuve en crue ne tient pas cas de ce minuscule îlot désert à deux doigts de disparaître. La bourde est faite, c'est trop tard, il faut s'en débarrasser, passer à autre chose, faire comme si on n'avait rien dit ou rien entendu.

« Eh oui, cancer, dernier décan (prononcé des cons) ».  La redondance s'impose pour montrer que ce n'est pas bien grave et le jeu de mots pour indiquer qu'on est à l'aise, bien à l'aise ; qu'il en faut plus pour se laisser démonter ; tout ça pour faire accroire qu'on n'a même pas été maladroit. 

Elle revient à son époux et ajoute qu'elle lui a demandé ce qu'il voulait pour cet anniversaire. Il aurait répondu qu'il ne voulait rien. On n'allait pas fêter un jour qui le rapprochait de la tombe. Bonjour l'ambiance a-t-elle conclu.

Depuis une bonne heure et demie, ses trois amis, malgré eux, emplissent la maison d'une insoucieuse exubérance qui la fatigue un peu. Ses gestes s'effectuent comme au ralenti et ils finissent par s'en rendre compte. Chacun regarde l'autre à la dérobée. C'est Pascale qui tranche :

«  Bien, nous allons te laisser te reposer. Je reviendrai pendant les congés. Moi je reste dans le coin puisque mon chéri ne prend pas de vacances. On se contentera de la piscine.

-         C'est gentil d'être passés. Vous direz à l'équipe qu'elle me manque bien… Sauf aux deux imbéciles de la gravure, ne leur dites rien.

-         Tu peux compter sur nous, ironise Maxime, ils se marginalisent de plus en plus ces types. Ils réussissent presque à faire l'unanimité contre eux. Allez, grosses bises. Si tu veux, je passerai avec mon  matériel pour débroussailler ton jardin ?

-         Tu es gentil, ne t'inquiète pas, ce n'est pas ce chiendent-là le plus terrible.

-         Je le sais bien Laurette, je le sais bien. Allez, soigne-toi, accroche-toi. Qui sait, peut-être que tu pourras revenir après l'été et…

-          Je ne crois pas, coupe-t-elle, que je serai en état.»

Ils regardent par terre, se dépêchent de prendre congé en essayant de sourire avec naturel. Ils disent « A bientôt » comme si rien n'avait changé. 

 

Sur le chemin du retour, après quelques minutes de silence, les trois amis s'accordent à trouver que Laurette va bien, qu'elle a l'air de supporter son traitement et qu'avec sa volonté, il n'y a pas de raison qu'elle ne s'en sorte pas.

Claire dépose ses amis au Capitole où chacun ira retrouver sa voiture. Le groupe se désunit. Pascale se dit qu'il lui faut acheter du pain avant de regagner la maison. Claire regarde sa montre pour constater qu'il est tard et que faire les boutiques maintenant pour chercher un cadeau d'anniversaire est impossible. Maxime se promène avant de rejoindre sa place de parking. Entre autres choses, il pense que le costume qu'il portait pour l'enterrement de sa sœur lui est peut-être un peu étroit.

 

(juin 2009)

  

© J-M B.

Publié dans le  numéro 58 de Textes et Prétextes (janvier 2010)


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