La mort de l'art

 Je me prends rarement pour un journaliste... mais quand ça m'arrive, je ne me fais pas que des amis

 

 

La mort des arts (10000 livres et puis s'en va)

 

Quand j'étais gamin, j'accompagnais ma grand-mère à cet endroit pour aller voir le pont et au-dessous les torrents d'écume de deux cours d'eau qui se déversaient dans un seul lit plus étroit. Voici trente-cinq ans, j'ignorais que j'habitais la Ville aux trois rivières. Pendant que je contemplais ces remous grandioses qui me rapprochaient de l'Amazone, ma grand-mère achetait « le poisson aux halles », discutait avec ses amies et souriait en parlant patois à d'autres chalands ; toutes ces voix ne couvraient pas le bruit de l'eau mais presque. C'était une vie simple : on ne parlait aux autres qu'en les regardant en face et sans artifice. Aujourd'hui, le marché se fait entre l'acheteur qui est sur place et celui qui est à l'autre bout du téléphone portable.

  J'ai repensé à cette douce époque en passant ces jours-ci sur le Pont de pierre, aujourd'hui Pont de l'hôtel de Ville, ce qui ôte à cette arche toute son âme mais lui attribue une incontestable existence légale et administrative. Ces fameuses halles me sont apparues plus tristes qu'un pot de chrysanthèmes trois semaines après la Toussaint. Par association d'idées, ma mémoire m'a transporté en 2002…

 

 Cette enseigne m'avait fait songer à celle d'un fast food, quelconque filiale de Mac Do ou de je ne sais quelle autre Malbouffe. Puis j'avais vu s'installer dans la préfecture de province de ce grand Sud Ouest où je réside un Madison Nuggets. Surprise : pas de poulets en pépites avec panelure mais des livres, des CD et des DVD ! Un petit espace culturel inattendu, bienvenu et rafraîchissant. En cinq ans, de promenades en déambulations, de faux prétextes en vraies discussions, j'avais fini par être client assidu et reconnu par ces libraires sans titre mais vrais lecteurs, amoureux sincères du livre et petits ambassadeurs  du cosmopolite dans une région où, caricature oblige, priment rugby et courses landaises, pêche, chasse et autres traditions ancestrales qui en font les charmes pour les uns, la barbarie et une sorte de musée des primates pour les autres.

Cependant et qu'on se le dise, je me moque complètement de ces railleries faciles. Je tiens à garder une image de citoyen du monde, même si par les temps qui choient, cette citoyenneté-là n'est pas des plus enviables. 

 

Ma dernière visite remonte à l'été dernier. Je passais en vitesse pour un brunch oculaire et olfactif dans mon magasin –ce mon n'a ici qu'une valeur affective et ne renvoie nullement  à l'idée de possession ou encore de propriété ( encore que, intellectuelle parfois, je le confesse).

Rentrée oblige, j'allai me régaler sur les gondoles et autres présentoirs bien décorés des nouveautés à grand tirage, des petits livres régionaux d'auteurs méconnus, de surprises qui font toujours plaisir, de textes posés en post-it sur quelque première de couverture, petites phrases assassines ou élogieuses de mes amis lecteurs éclairés qui savent vous résumer trois-cents pages en termes choisis dans un petit paragraphe manuscrit.« Le dernier Nothomb est dans l'actualité sociale : devenez un autre » « Le dernier Bollinger, on l'attend encore »*

 Au lieu de ce festival de couleurs et d'encres, une vision de cauchemar.

 La vision d'un magasin qui se meurt, cartons à moitié remplis d'anonymes ouvrages au milieu des allées, rayonnages impudiquement dénudés laissant voir leur squelette de métal, affiches décollées des murs, portraits célèbres entassés dans un coin. J'avais pris l'habitude de toujours saluer Monsieur Desproges, je le trouvais mort une deuxième fois ;  « étonnant non ? ». Olivier Grandjean (sa modestie dût-elle en souffrir) venait de m'ouvrir la porte de derrière puisque la boutique était fermée depuis une semaine. L'inventaire avant la fin de l'année, ça sentait le sapin. Et pour cause : la filiale Madison Nuggets déposait le bilan pour ces quelques quatre-vingts magasins répartis dans l'hexagone. Le motif en est détestable : incompétence dans la gestion du groupe. Des mots qui ne veulent pas dire grand chose au quidam mais qui masquent une réalité quotidienne. A raison de trois ou quatre employés par succursale, voilà, à la louche, trois-cents personnes au chômage, dehors, virées avec un mois de préavis tout juste. Quelques-uns vont trouver ailleurs de quoi nourrir leur famille et payer les traites mais que feront les autres ?

Olivier m'a confié qu'un éditeur était susceptible de lui faire des avances. Aucune arrière pensée dans ces propos excepté celle de constater qu'un éditeur qui fait vraiment son métier, ça existe encore. Mon ami envisage d'écrire sur les inventeurs Bourguignons et ils seraient nombreux semble-t-il. Pour un qui sait comment continuer, combien vont se retrouver à pointer à l' ANPE ? Et lorsque l'on approche de la cinquantaine, le « reclassement » est encore plus difficile dans un monde où le jeunisme dicte sa loi.

 

Je m'insurge contre ces trafiquants et autres brasseurs d'argent à compter en millions qui, sous couvert d'une politique de développement culturel, sont des arrivistes aux motivations uniquement financières. Dans de telles circonstances, c'est toujours le monde des arts qui se lézarde un peu plus, C'est le rectangle de papier monnaie qui prend le pas sur la pensée et c'est inconcevable. Cet autodafé moderne a-t-il été l'objet d'une coupure de presse ou d'un écho médiatique quelconque ? Pas que je sache et le scandale peut ainsi se poursuivre sans aucune impunité.

 

Certes, il est des fâcheux pour dire que c'est une bonne chose et que les livres sont à mettre dans des chapelles nommées librairies. Pour eux, la connaissance est sacrée et ne devrait pas se vulgariser par le biais d'espaces culturels qui font de l'œuvre une marchandise. Ceux-là mêmes se targueront dans quelques jours d'avoir acheté un livre magnifique à la FNAC de Bordeaux ; ça fait classieux « la FNAC de Bordeaux ». Pour terminer, et j'ouvre ici une longue parenthèse, il est des libraires dans ma région qui font partie d'un comité restreint et qui se prennent pour le Saint des Saints. Si vous n'avez pas le Graal, on vous en éjecte. Je m'explique. Il existe par ici l'ARPEL Agence Régionale Pour l'Ecrit et le Livre en Aquitaine. Sa mission est contenue dans son acronyme. L'association a été créée pour des motifs auxquels j'applaudis mais elle se trouve phagocytée à son insu (du moins je l'espère) par ces fameuses librairies précédemment évoquées. Donnez du pouvoir à un imbécile et vous en ferez un dictateur. Certains se croient investis de la Mission culturelle, ne jurent plus que par eux-mêmes et cadenassent la culture. Si vous ne vous recommandez pas de tel membre de l'ARPEL, aucune chance pour un jeune auteur d'être bien reçu par ces gens-là. Parenthèse refermée.

 

J'ai dit au revoir aux employés du Madison Nuggets, échangé des adresses et des numéros de portables et suis parti le cœur gros, en regardant où je mettais les pieds pour ne pas trébucher dans les racines déracinées de cette Opération Publique d'Arrachement de ces milliers d'histoires enfermées dans des pages, ces œuvres que Romain Rolland qualifiait de « patrimoine du genre humain ». 

 

© J-M B. (fin 2008)

* J'avais effectué une séance de dédicace dans ce magasin pour La Plume en 2006.

 

Il est possible de retrouver Olivier Grandjean et la revue Cholïambe sur le site suivant :

http://choliambe.blog4ever.com/


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