Hommage anthume

Hommage anthume

 

 C'est Ferrat, un peu avant le printemps, qui a donné le signal du départ à tout un convoi. Juillet et août ont gracieusement laissé Laurent Fignon terminer son ultime Tour de France puis la rentrée est tombée comme un grêlon égaré hors du champ des tempêtes, entraînant, dans son sillage, à quelques semaines, parfois quelques jours d'intervalle, d'autres bien connus de tous, via tube cathodique ou livre interposé.  Bernard Giraudeaux a été emporté dans les tourbillons capricieux de sa maladie, Bruno Cremer a bouclé sa dernière enquête pour des noces blanches, Ginette Garcin a quitté sa famille d'accueil, Alain Corneau a reçu une balle perdue de python 357, Tony Curtis est vraiment tombé du trapèze, Bernard Clavel est allé rejoindre le saigneur du fleuve, Claude Chabrol est tombé pour un bouquet de violettes, Arthur Penn fume désormais le calumet des braves avec Little Big Man…

 

 

 

Comme je n'aime pas les rubriques nécrologiques, cette pléthore de décès me pousse à  rendre mon hommage personnel au vivant Monsieur Belmondo, Jean-Paul de son petit nom. Deux extraits suffisent : dans « Itinéraire d'un enfant gâté » il est le mentor d'Anconina. Dans « Un singe en hiver », c'est  Belmondo l'élève avec Gabin pour maître. Un peu de bonne volonté et l'on s'aperçoit que l'aîné d'hier a pris quelque chose de son aîné d'avant-hier, outre les rides…Une espèce de sérénité dans le jeu (au-delà des différences de rôles entre le sage baroudeur du monde des affaires et le grand seigneur du ballon de comptoir) ; ce rapprochement se perçoit dans une sorte de liberté de ton, comme si les hommes prenaient le pas sur les comédiens et que la frontière entre le fictif et le réel soit devenue si ténue qu'on aurait fini par l'oublier et se dire qu'on aimerait bien ressembler à ce type-là ou ce type-ci. Pas Belmondo mais Sam Lion, pas Gabin mais Albert Quentin.

La plus grande réussite pour un acteur n'est-elle pas de faire oublier qu'il joue ?

Et que dire des dialogues sinon qu'ils sont grandioses ! Ils servent des comédiens autant que les comédiens les servent. Cependant, un texte, ça n'a pas de « gueule ». Entre Gabin et Belmondo, on est gâté : la leur traverse l'écran pour nous toucher en plein cœur.

 

 

 

Dans un livre intitulé « Les dialogues cultes du cinéma français » de Bernard Chardère, j'ai lu la partie de cartes de « Marius ». Le texte manquait de saveur comme une bouillabaisse sans assaisonnement. Il aura fallu le talent de Raimu devant les caméras pour en faire un morceau d'anthologie. Et Chardère d'expliquer :

« La « petite histoire » n'a pas oublié qu'au cinéma, Pagnol voulait supprimer la partie de cartes : c'est Raimu qui l'imposa. Le texte comporte quelques variantes par rapport à la scène […] » (p. 19). Ces changements scéniques au regard du texte initial sont l'assaisonnement qui manquait à la bouillabaisse. Sans oublier la « gueule » !

 

La postérité tient vraiment à peu de choses…

 

© J-M. B (octobre 2010)


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