"Le banc de pierre"

Contre le plus épais des murs

de la vieille maison

j'ai construit un petit banc de pierre

j'ai pris des briques rouges

cuisson artisanale

où chaque rectangle pourpre

se souvient de la main et du four

qui lui ont donné la vie.

 

 Je voulais prolonger la fraîcheur

de la plus grande pièce

qui s'ouvre côté ouest

et offre bien souvent,

crépuscules des soirs d'été,

une vue imprenable

comme dit le papier.

 

Ici pas d'artifice

la simple vérité :

un coucher de soleil

un vallon

des arbres qui frissonnent

un bras du fleuve Adour

une eau qui s'abandonne.

 

La pierre irrégulière

à mes fragiles doigts

de franc mauvais maçon

compensait les faiblesses

soufflant soit non soit oui :

- Voilà où est ma place,

- Ici, pour faire un angle,

- Là, parfait pour une assise…

 

J'ai monté mon ouvrage

lentement,

au cordeau,

à la fine truelle

comme une dentellière

un tapis d'Aubusson.

 

Ma mère peut s'asseoir désormais

de mi-juin à mi-septembre

et voir ses tout petits enfants

Jouer dans l'herbe douce

à la tombée du jour

quand les pierres tièdes ont gardé la chaleur

d'une journée d'été,

peut-être sa dernière.

 

Ses yeux sont de cristal, son sourire est un ange

Quand elle entend leurs cris de petite mésange.

 

Et son corps se repose,

ses os se déraidissent.

Elle sait le départ

mais elle ne me dit rien.

Des rides de bonheur feuillissent ses paupières.

 

Ce tableau bien vivant

ne veux pas encadrer

il doit durer toujours,

chaque soir se repeindre.

 

Allons, je ne sais pas feindre.

 

Lisant ce court poème

dans trente ou quarante ans

mes enfants revivront

leurs heures d'insouciance

et nous raconteront

à leurs propres enfants 

 

« Contre le plus épais des murs

de la vieille maison,

Papa avait construit

un petit banc de pierre… »

 

© J-M B.

Publié dans le n° 45 de la revue 2000 Regards (avril 2011) 

http://2000regards.over-blog.org/article-revue-2000-regards-d-avril-72325678.html


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